La danse des ombres
Lorsque j'étais enfant, le soir chez ma grand-mère, je regardais les ombres courir sur les murs, s'allonger, se tordre au gré des flammes dans la haute cheminée. Certaines étaient effrayantes et m'amenaient les larmes aux yeux, jusqu'à ce que Grandma démystifie la chose en me montrant la poêle, avec sa longue queue qui ondulait au plafond, ou le bouquet de roses sur la table, qui enlaçait monstrueusement la pendule à balancier.
Et lorsqu'elle laissait tomber le feu, avant de se mettre au lit, elle proposait : "Veux-tu aller au cinéma ?" Et sans attendre une évidente réponse, elle sortait une enveloppe bleu passé du tiroir du buffet, dépliait délicatement des découpages de papier de soie et préparait une bougie pendant que je me lovais dans le fauteuil face au seul mur chaulé de la pièce.
Alors commençait le ballet des ombres chinoises sur un scénario sans cesse renouvelé. Des anémones de mer fleurissaient au-dessus de la cuisinière, des chats bondissaient sur le calendrier et disparaissaient dans un coin sombre, des cactus poussaient tout au bord de l'évier, et jusque vers minuit le spectacle se jouait.
Je me traînais alors jusqu'à mon lit, des étoiles plein les yeux, du rêve dans la tête, et le marchand de sable ces soirs-là déversait sur mes songes toute une pluie de fleurs.