Portrait
Exercice d'atelier, à partir des mots : bébé, bourdon, lumière, fluide, journal, sofa, mélanger, précieux, millionnaire, pouvoir.
Tout bébé, déjà, on sentait qu’il deviendrait quelqu’un d’important : il avait une telle façon de vous regarder droit dans les yeux, en fronçant les sourcils et en pinçant la bouche, que quiconque aurait rit en voyant la mimique, se sentait là décontenancé devant le marmot, paralysé par la lumière métallique de ses prunelles grises.
En grandissant, ce pouvoir qu’il semblait exercer sur tout
un chacun s’affirma, et tous s’émerveillaient de son phrasé fluide et de son vocabulaire riche, émaillé de mots précieux qui pouvaient choquer dans son jeune âge, mais avaient fini par lui conférer un prestige d’orateur lorsque son tour de taille d’homme adulte était passé de la finesse de celui de la guêpe à la rondeur d’un gros bourdon !...
Il était insensiblement passé du stade de l’écolier brillant à celui de l’étudiant surdoué, qui raflait les prix et décrochait les titres de major de promotion. Il ne mélangeait jamais plaisirs (très rares) et travail, ne s’accordant une pose que pour lire les pages économiques du journal, ce qui lui avait permis d’imager les propos qu’il tenait, dans les réunions mondaines mûrement choisies, de considérations sur les dernières valeurs boursières, les aléas du marché du cacao ou les vertigineuses voltiges du GAC 40.
Jusqu’à être remarqué par un grand patron qui se l’attacha en le liant à sa fille – choix que notre homme n’avait pas eu vraiment le temps d’intégrer à son planning – et, tout naturellement, à succéder à son beau-père millionnaire mais, ambition oblige, en qualité de milliardaire.
Et c’est ainsi qu’il peut aujourd’hui se permettre de garder hermétiquement close la porte de son grand bureau, en prétendant préparer une importante fusion, alors qu’il culbute sa secrétaire sur son grand sofa de cuir noir.
Portrait de M. Bertin par INGRES