Samedi 26 novembre 2011
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"Tu vois, ma puce : neuf mois qu’elle est morte, cette petite. Et rien ! Pas un indice pour serrer le fils de pute qui lui a
fait çà… Oh, bien sûr, il y a la déposition de la boulangère, mais elle n’a même pas été capable de donner assez de détails pour monter un portrait-robot. Oui, je sais, je t’avais dit, à l’époque
qu’il avait une grosse voiture, mais rappelle-toi : elle avait parlé d’une Mercedes, et au fil des questions, on s’est aperçu que tout ce qui dépassait la Twingo était une Mercedes pour
Jeanne Thibauville. Et sur le catalogue qu’on lui a présenté, elle nous a montré au moins cinq véhicules qui, selon elle, correspondaient… Et puis elle s’est mise à pleurer en disant qu’on lui
posait des questions comme si on pensait que c’était elle la coupable ! Même la Proc n’a pas pu en tirer plus. Et des grosses voitures sombres immatriculées à Paris, ça manque pas dans le
coin, avec le Casino à côté. Alors tu parles si les gens font attention…
Et tu te souviens, je t’avais parlé de sa copine. Un beau brin de fille aussi ! Non, ma douce ! Je ne fais que
regarder ! Et puis tu sais, quand je vois un p’tit lot comme ça, je peux pas m’empêcher de penser à toi quand je t’ai connue… Tu étais si belle. Tiens, tu continues à me chambouler le
raisonnement ! Je disais donc que la petite Marie, non plus, ne nous a pas été d’un grand secours. Son amie ne lui avait parlé de rien de spécial, les études marchaient bien, les profs ont
confirmé l’assiduité et la participation, les autres copains n’ont rien remarqué qui sorte de l’ordinaire, elle n’avait pas de petit ami attitré, jusque quelques flirts.
Les Pochard… Mais si ! Rappelle-toi… Elle gardait leurs mômes… Oui, eh ben, ils n’en disent que du bien. Jamais ils ne l’ont
retrouvée devant la télé quand les gosses étaient couchés. Toujours le nez dans ses bouquins, à potasser. Elle aurait dû décrocher son Doctorat. Et toujours prête à rendre service d’après
eux : faire quelques courses en venant, aider la maîtresse de maison quand ils recevaient, tout un tas de petits trucs qui soulagent, sans jamais rien demander en supplément. Mais Pochard
m’a dit qu’ils l’invitaient souvent à leur table, que sa femme lui offrait parfois un jean ou un sweat, pour la remercier. Dame ! Toute peine
mérite salaire !
Non, il n’y a que cette blessure à la tête qui nous a fait ratisser tout le secteur de la Mouillère et passer sa piaule au peigne fin,
sans résultat. On n’a trouvé aucune trace de céramique. Peut-être un tesson, dans le sable ? La zone a tellement été piétinée avant notre arrivée qu’il aura été enfoui. De toute façon, le
toubib a dit que ce n’était pas un coup mortel. On n’est pas plus avancés.
Quoi ? Qu’est-ce que j’ai oublié ? Les piqûres ?... Allons ma Suzon, tu me connais, je n’oublie pas, je réfléchis
lentement… Elle se dopait sans doute pour tenir le choc à la fac. Ils sont nombreux à le faire, malheureusement. C’était pas du trop violent, mais elle avait quand même pas mal de traces. La
drogue qu’ils se refilent entre jeunes, tu sais bien qu’elle vient pas d’ici. En quarante ans de carrière, j’ai jamais vu les collègues faire une belle prise. Dommage pour certains qui l’auraient
transformée en galons !
Non, tu sais mon cœur, je reste persuadé que cette pauvre gamine arrondissait simplement ses fins de semaines en se prostituant, mais
personne ne connait personne quand tu abordes le sujet. Il suffit qu’elle ait été amenée à rencontrer quelques bourgeois en mal de divertissements dans une boîte, qui l’ont présentée à leurs
connaissances, et voilà qui expliquerait le vieux monsieur à la grosse voiture. Ca ne sera ni la première ni la dernière à essayer l’argent facile, et elle n’avait personne ici pour lui faire la
morale. Et puis elle était majeure et elle avait dû cesser de rêver depuis longtemps sur Blanche Neige et les sept nains ! Interpol non plus n’a rien trouvé et n’a jamais pu obtenir de
déposition de sa mère. Elle était trop faible et elle est morte quelques semaines après. Alors ? Une rencontre d’un soir qui a mal tourné ? Un banal accident ? Mais que
fichait-elle dans les dunes en robe du soir ?
De toute façon, en l’absence de preuves concordantes et de témoignages constructifs, on m’a sommé de clore le dossier. Un cas de plus
aux affaires classées sans suites. J’ai toujours eu horreur de ça, Suzanne, cette façon d’envoyer une vie aux oubliettes en n’étant pas certain de ne rien avoir manqué… On n’aura sans doute
jamais le fin mot de l’histoire.
Je reviendrai la semaine prochaine avec des roses
pourpres, celles que tu aimes. La fleuriste a promis de m’en garder. Ne te tracasse pas pour moi, les enfants passent me voir souvent, et il y a toujours une place pour moi à la table d’un
collègue pour les jours de cafard. Essaie de te réveiller, mon amour. Je t’attends."
Ce texte-ci et l'autre, qui s'appelle en réalité "une proche" dans son contexte, font partie de mes différentes interventions dans le
recueil de sept nouvelles policières que nous avions concoctées en Atelier d'écriture en 2009-2010, et que mes complices m'ont demandé de mettre en forme pour l'édition, ce qui m'a occupée
quelques temps (cette excuse est valable, non ?). Petit à petit, nous remplirons l'unique étagère de notre bibliothèque commune : ce sera le troisième ! Agatha Christie, Balzac, Verlaine,
tenez-vous bien !...
